RUIZ DE ALARCÓN (J.)


RUIZ DE ALARCÓN (J.)
RUIZ DE ALARCÓN (J.)

Dans l’histoire de la comedia espagnole au Siècle d’or, Ruiz de Alarcón fait partie, avec Guillén de Castro, Mira de Amescua, Vélez de Guevara et Tirso de Molina, de ce qu’on a appelé le cycle dramatique de Lope de Vega. Un esprit nouveau l’inspire cependant, fait de sobriété, de sens pratique, de scepticisme, d’ironie, et marqué par une philosophie morale un peu désabusée. On remarque surtout les qualités psychologiques de ce théâtre, non dépourvu parfois d’une certaine préciosité et que ne soulèvent pas de grands souffles lyriques. Pedro Henríquez Ureña faisait observer qu’Alarcón était, dans un siècle bruyant, un tempérament en sourdine. Et Menéndez y Pelayo, dans son Histoire de la poésie hispano-américaine , le caractérise ainsi: «Sa gloire principale sera toujours d’avoir été le classique d’un théâtre romantique, sans briser la formule de ce théâtre et sans diminuer les droits de l’imagination en l’honneur de préceptes étroits ou d’un dogmatisme éthique; d’avoir trouvé d’instinct ou par l’étude ce point presque imperceptible où l’émotion morale parvient à être source d’émotion esthétique...»

Une double carrière

Juan Ruiz de Alarcón, né à Mexico, descendait par sa mère, doña Leonor de Mendoza, d’une illustre famille espagnole. Son père, don Pedro Ruiz de Alarcón, d’une noble famille de Cuenca, marié à Mexico, prenait part à l’exploitation des mines de Tasco. Après avoir commencé ses études à Mexico, c’est à Salamanque qu’Alarcón prend ses grades de bachelier, à Séville en droit canon, puis en droit civil. Après avoir exercé la profession d’avocat sans en avoir encore le titre, il obtient son grade de licencié en droit de l’université de Mexico en 1609. On le retrouve à Madrid à partir de 1615, où il brigue une charge à la Cour. Il entreprend alors une carrière littéraire animée, qui se poursuit pendant une dizaine d’années. Ami et peut-être même collaborateur de Tirso de Molina, il se tint à l’écart de Lope de Vega. Protégé par don Ramiro Núñez Felipe de Guzmán, gendre du comte-duc d’Olivares, il est nommé rapporteur intérimaire au Grand Conseil des Indes (1626), puis rapporteur titulaire (1633). Ayant abandonné la carrière dramatique, pourvu d’une relative aisance, s’étant retiré du monde avec une certaine amertume, Alarcón mourut à Madrid.

Une double célébrité

À la mort de l’écrivain, Pellicer écrivit dans ses Avisos históricos : «Mort de Juan de Alarcón, poète aussi fameux par ses comedias que par ses bosses...» Le poète en effet souffrait d’une malformation qui le rendait doublement bossu, par-devant et par-derrière. Il est «matelassé de melons», disait méchamment Luis Vélez de Guevara. «Don Cocombre de Alarcón, un poète entre deux assiettes», renchérissait Tirso de Molina. Sa gibbosité fut la cible la plus férocement visée par les envieux ou par ses ennemis, en une époque où la satire faisait flèche de tout bois. On le compara à une guenon, à un nabot, à un embryon, à un diablotin, à un chameau. Et ces aménités lui étaient décernées par des écrivains renommés. Nul doute que sa sensibilité n’ait été durement meurtrie par ces attaques, nul doute que sa carrière n’ait été entravée par son aspect disgracieux.

À ces blessures du corps et de l’âme, Alarcón répondit par l’affirmation orgueilleuse de sa valeur personnelle et de ses nobles origines, tout en recherchant la faveur des grands. Il y gagna aussi une sensibilité exacerbée, une intuition psychologique aiguë en même temps qu’une amertume désabusée et une lucidité pénétrante, qui donnent à son œuvre dramatique ses tonalités particulières.

Caractères du théâtre

Quoique fidèle, dans ses grandes lignes, aux normes imposées à la comedia par Lope de Vega (codifiées dans son Arte nuevo de hacer comedias en este tiempo , 1609), le théâtre d’Alarcón se caractérise par une exubérance beaucoup moins grande de l’imagination, de l’improvisation et de la fantaisie. La sobriété, le bon goût, une plus grande finesse de l’analyse psychologique, une attention plus tournée vers les aspects de la vie quotidienne, un sens aigu de la dignité des types humains mis en scène, une tendance moralisatrice et satirique, une grande délicatesse des sentiments sont les marques de son univers dramatique. Cette qualité à la fois artistique et humaine de l’inspiration d’Alarcón ne pouvait que surprendre et peut-être même rebuter le public des corrales , soulevé d’admiration éperdue par le foisonnement démesuré de l’imagination de Lope. Par son sens de la mesure, de l’équilibre, de la litote, par son exigence de rigueur dans la construction dramatique, le théâtre d’Alarcón se rapprochait de la tragédie française. À mi-chemin entre l’univers dramatique mouvementé et bouillonnant de vie de Lope de Vega et l’univers dramatique pétri d’intelligence et de froide logique de Calderón, le théâtre d’Alarcón représente une modalité bien particulière du drame espagnol au XVIIe siècle, faite de réserve, de demi-teintes, de secrètes pudeurs et de délicates nuances de l’émotion.

L’œuvre

L’œuvre est brève: vingt comedias , publiées en deux tomes (huit en 1628, douze en 1634). Las Paredes oyen (Les murs ont des oreilles ), où l’auteur se met lui-même en scène, dénonce le défaut de la médisance; La Prueba de las promesas (L’Épreuve des promesses ), inspirée d’un conte du Conde Lucanor de l’infant don Juan Manuel et dont la construction dramatique très originale juxtapose le temps présent et le temps futur, contient une critique de l’ingratitude; Mudarse por mejorarse (Changer pour s’améliorer ) s’en prend à l’inconstance amoureuse.

Dans ce groupe de comedias d’intention moralisante se détache surtout La Verdad sospechosa (La Vérité suspecte ); on y voit un jeune homme de noble famille, don García, affligé du vice incorrigible de mentir sans cesse; prisonnier de ses mensonges, sa punition sera de ne pouvoir épouser la femme qu’il aime et de se marier avec celle qu’il n’aime pas. Corneille, dans Le Menteur (1643), inspiré par la comédie d’Alarcón, lui donne un dénouement moins austère: «Pour moi, écrit Corneille dans son Examen du Menteur , j’ai trouvé cette manière de finir un peu dure et cru qu’un mariage moins violenté serait plus au goût de notre auditoire.» Et, parlant du héros (Dorante, dans la pièce française), il ajoute: « C’est ce qui m’a obligé à lui donner une pente vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu’après qu’il a reconnu sa méprise aux noms il fasse de nécessité vertu de meilleure grâce, et que la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.» La traduction de Goldoni (Il Bugiardo , 1759) contribua aussi à rendre célèbre La Vérité suspecte.

Parmi les comédies de caractères, les plus remarquables sont: El Examen de maridos (L’Examen des maris ), qui est une leçon aux jeunes filles sur l’art de choisir un époux; No hay mal que por bien no venga (À quelque chose malheur est bon ), où le héros illustre une attitude non conformiste devant les faux préceptes qui gouvernent le monde social; et Los Favores del mundo (Les Faveurs du monde ), où prédomine l’exaltation des qualités de l’âme.

Le registre d’Alarcón s’étend aussi aux comédies de magie telles que La Cueva de Salamanca (La Grotte de Salamanque ), où la mise en scène est très spectaculaire, et aux drames inspirés par l’histoire nationale ou l’Écriture sainte (El Anticristo ). El Tejedor de Segovia (Le Tisserand de Ségovie ) – seule la seconde partie est d’Alarcón; la première est sans doute de Lope – et El Dueño de las estrellas (Le Maître des étoiles ), à l’intrigue mouvementée, sont animés de passions violentes.

Enfin, dans les drames de l’honneur, Ganar amigos (Se faire des amis ), Los Pechos privilegiados (Les Cœurs privilégiés ), La Crueldad por el honor (La Cruauté pour l’honneur ), le dramaturge met en lumière la valeur éthique du sentiment de la dignité personnelle plus que la signification sociale, souvent aberrante, de cet impératif moral.

La langue d’Alarcón, riche et nuancée, exempte de «mexicanismes», scrupuleusement fidèle au bon usage, contient de nombreux cultismos à la façon de Góngora. Son style, comme son œuvre, est empreint de mesure, d’équilibre et de pondération.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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